Choses du passé

Situation économique d’un canton Haut-Alpin sous la Révolution

Le cher abbé GUILLAUME, dont on sait le labeur patient et monumental aux Archives des Hautes-Alpes, a publié dans le Bulletin du 3e trimestre de l’année 1913, plusieurs documents intéressants à connaître. Ce sont des réponses faites à un questionnaire adressé par le Préfet BONNAIRE, en 1801, à des notables du département sur la situation économique de leur région. En réalité il s’agissait d’une vaste enquête, ordonnée par le Ministre de l’Intérieur CHAPTAL, sur l’état de la France, après la Révolution. Cette enquête s’imposait après la grande tourmente que le pays venait de subir, il était nécessaire de faire le point.
J’extrais de ces réponses celle qui a trait au canton de la Bâtie-Neuve. Son auteur a oublié de la signer, mais son commentateur de 1913 pense qu’elle doit être attribuée à DAVIN, ancien commissaire du Directoire exécutif, près l’administration principale du canton de la Bâtie-Neuve, ou à PROVENSAL, juge en ce même canton, dès 1798. Cette documentation constitue une contribution intéressante à l’étude de la vie économique d’un canton haut alpin, au début du XIXe siècle.

Le questionnaire préfectoral porte, tout d’abord, sur le prix comparé de la journée de travail avant et après la Révolution. Il était en 1789 de 45 centimes, avec la nourriture, de 90 centimes sans la nourriture. En l’an 3, 4 et 5, on voit ces prix monter à 1 et 2 francs, ils ont donc plus que doublé. En 1801, ils sont tombés à 75 centimes et 1 franc 50. L’auteur de la réponse donne comme causes à ces fluctuations :
1 – la concurrence du papier-monnaie avec le numéraire. Nous dirions aujourd’hui, l’inflation.
2 – la guerre qui occupait les bras de la jeunesse.
3 – la cherté des denrées de première nécessité

Nous constatons, une fois de plus, que les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets.
La nourriture habituelle des gens du canton est composée de méteil, de légumes et d’un peu de laitage. Le pain est fait surtout avec de la farine de méteil (3/6) ou de seigle (2/6), très peu avec de la farine de froment (1/6). Encore les plus pauvres mêlent-ils des pommes de terre à leur méteil ou à leur seigle. La consommation journalière peut être évaluée à 50 centimes par tête d’habitant. A la question : remarque-t-on une différence sensible dans la nourriture des habitants de vos campagnes et ceux des villes, bourgs ou villages ?, l’auteur fait la réponse suivante qui ne manque pas de saveur :
« Si on considère que les habitants des villages de ce canton supportent les mêmes fatigues que ceux qui sont épars dans les campagnes, on n’y en trouve aucune . Mais elle est bien différente avec ceux des villes qui ne font pas de travaux pénibles et ne perdent pas autant par la transpiration. Cette différence est encore plus sensible entre les pays qui perçoivent du vin et ceux qui n’en ont pas. Les gens de la campagne mènent une vie plus pénible, moins aisée que ceux des villes, qui ont plus de moyens de se procurer ce qui leur est nécessaire, soit par les rentes qu’ils ont, soit par les bénéfices plus considérables qu’ils retirent de leurs commerces ».

Et voici qui touche de plus près à la vie populaire. Les vêtements les plus en usage sont en cadis, appelé vulgairement cordillac. On les fabrique en hiver dans le pays et c’est la principale occupation de cette longue saison. Le canton est essentiellement agricole. Il produit 6 000 charges de blé, moitié méteil, moitié froment, 500 charges d’avoine et 100 charges de légumes, 300 charges de mauvais vin. Le produit des récoltes est de 4 pour 1 (encore sème-t-on fort clair à cause de la pauvreté des terres).

Reste enfin la question de l’élevage. Citons ici, textuellement, sans rien y changer : « L’amélioration de l’agriculture ayant donné plus de fourrage, soit en paille, soit en prairies, le nombre de bestiaux a dû augmenter d’autant mieux que les biens nationaux, qui étaient presque tous en friche, ont passé entre les mains des habitants qui les ont réparés. Qu’est ce qui s’oppose à la multiplication des troupeaux ? C’est en partie à cause des défrichements qui ont été faites dans les communaux qui servaient de pâturages, que l’habitant ne peut plus garder que les bestiaux nécessaires à ses travaux et peu propres à la multiplication, en raison des fatigues qu’ils essuient et en partie aussi, par le défaut d’établissement de haras ».

Alors quels sont les pays qui en fournissent aux communes désignées ? Outre les bêtes à laine de la vallée de Barcelonnette et de tout l’Embrunais, les bœufs et les vaches de l’Isère, les chevaux de Lorraine, les mulets du Poitou ou d’Auvergne, la seule espèce qui s’élève dans le pays, suffisamment pour l’usage qui en est fait, c’est les ânes et les chèvres. Quel est le nombre de bestiaux qui entrent ou qui sortent, par le commerce ? Il entre, en bêtes de laine, dans le canton de St-Etienne et de la Bâtie-Neuve, non compris Ancelle, environ 3 000 têtes et il en sort 3 500.

Il entre environ 1 000 bêtes à corne et il en sort 900, attendu qu’il en meurt au moins un vingtième chaque année. Il entre environ, 150 chevaux ou mulets et il en sort à peu près le même nombre, attendu que ceux qui meurent sont à peu près remplacés par ceux qui naissent. Notons que le citoyen ARNAUD, propriétaire à la Bâtie-Neuve a fait un établissement, genre haras, qui a supérieurement bien réussi, soit par le choix des étalons, soit par les soins qu’il en a, soit par l’emplacement qu’il occupe ; mais on craint que le propriétaire ne puisse soutenir son effort si le Gouvernement ne vient pas à son secours.

Ce qui cause les épizooties dans les cantons c’est pour les bêtes à laine, les pâturages marécageux, les brouillards d’automne et la communication avec des troupeaux malades ; pour toutes les autres bêtes ce sont les fatigues excessives causées par les mauvais chemins et l’inégalité des sols.

Tel est ce document. Sous le Second Empire, un juge de paix du canton de La Bâtie-Neuve se livra au même recensement. Le rapprochement des deux textes s’il était possible, serait intéressant pour mesurer l’évolution de ce terroir en un demi-siècle.

Emile Escallier


Succession d’un maréchal ferrant en 1806

Le 31 mai 1806, mourait à la Bâtie-Neuve le maréchal à forge du village, nommé Jacques BLANC. Le défunt laissait pour lui succéder deux fils majeurs, et deux filles mineures, de telle manière que sa veuve, née Thérèse ESCALLIER, faisait dresser inventaire des forces de la succession par le notaire impérial du lieu, Me Gaspard-Joseph DAVIN. L’acte est daté du 29 août 1806. Il est intervenu en présence des héritiers majeurs, de la tutrice et du subrogé-tuteur des mineures. L’estimation des objets a été faite par deux habitants du village : Jean-Joseph DIDIER et Jean-Baptiste EBRARD, experts désignés par le notaire vacateur. Voici l’énumération des biens dépendant de la succession et leur prisée.

Art 1
– Etant à la cuisine où est décédé Jacques BLANC, il nous a été représenté et il a été inventorié un pétrin, bois noyer, à mi-usé, estimé dix francs,
Art 2
Plus une chaise, bois noyer, estimée un franc
Art 3
Plus un lit, bois blanc avec sa paillasse et sa couverture, le tout en mauvais état, estimé huit francs
Art 4
Plus une crémaillère de peu de valeur, estimée soixante centimes
Art 5
Plus une pelle à feu, une lampe de fer, estimées soixante centimes
Art 6
Plus un pot en fer pour la soupe, avec son couvercle, estimé deux francs
Art 7
Plus un chaudron en cuivre à mi-usé, estimé trois francs
Art 8
Plus une mauvaise bassinoire presque hors service, estimée un franc
Art 9
Plus un plat, six assiettes, trois écuelles, un pot pour l’eau, le tout en terre, quatre cuillères bois, une bouteille verre noir et un verre, le tout estimé un franc
Art 10
Plus quatre draps de lit à mi-usés, estimés dix francs
Art 11
Plus quatre serviettes à mi-usées, estimées quatre francs
Art 12
Les meubles du défunt étaient hors service et ont été donnés à celui qui l’a enseveli, sauf deux chemises, à mi-usées estimées deux francs
Art 13
N’ayant plus rien trouvé dans la cuisine, nous sommes descendus à sa boutique et écurie où nous avons trouvé une paire de soufflets à forge, estimés quarante francs
Art 14
Plus une enclume du poids de soixante livres, estimée douze francs
Art 15
Plus une masse et deux marteaux, estimés douze francs
Art 16
Plus une paire de tenailles et trois ou quatre tranchets ou estampe, une paire de tenailles et un marteau à ferrer, une butte, le tout estimé six francs
Art 17
Plus une bourrique, fort vieille, estimée trente francs

Ne nous ayant plus rien été représenté et ladite veuve nous ayant déclaré qu’elle n’a aucun papier, nous avons remis en son pouvoir tous les effets inventoriés et nous lui avons ordonné de se purger par serment comme quoi elle ne connaît ni détient aucun autre effet dépendant de ladite succession, ce qu’elle a fait avec offre de faire additionner au présent ceux qui pourraient être découverts à l’avenir.
Le montant total des objets est de cent quarante francs dix centimes.

Suivent les signatures et la mention de l’enregistrement à Gap, aux droits de deux francs deux centimes.

Cet acte se passe de commentaires. Il montre l’extrême précarité de la condition d’un artisan rural immédiatement après la Révolution. Sa vie s’écoule dans une seule pièce, à la fois cuisine et chambre à coucher ; le mobilier du ménage est réduit à sa plus simple expression ; quant à l’atelier du maréchal à forge, il est situé dans l’écurie où loge seulement une vieille bourrique et le matériel professionnel est plus que rudimentaire. Le ménage a cependant élevé quatre enfants. On suppose qu’il devait avoir quelques lopins de terre destinés à lui fournir l’essentiel de la vie courante ; mais il est surprenant de ne pas trouver le moindre train de culture, la bourrique composant à elle seule, tout le cheptel vif.

Dans la distribution des biens de ce monde, le pauvre Jacques Blanc avait bel et bien été oublié.

Emile Escallier


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