L’âne de Ruelle et le chapeau de Napoléon

Le chapeau de Napoléon Il y a, non loin des Casses, dominant la haute vallée de la LUYE, une montagne bizarre. Elle ressemble à un petit chapeau gris demeuré célèbre dans l’histoire de France et depuis que l’Empereur a passé par là pendant les cent-jours. On l’appelle le chapeau de Napoléon. C’est une falaise abrupte qui subitement s’évase et que couronnent des forêts de sapins et des champs pour le pâturage. Il y court la mésaventure de l’âne de RUELLE. Personne ne saura dire qui était RUELLE, mais son âne était plus célèbre à La Bâtie-Neuve que le cheval blanc d’Henri IV.

C’était, dit la légende, un petit âne gris, têtu, bête et fainéant encore plus que de coutume. Tel quel, il tenait dans la vie de son maître une place importante ; Ruelle, pour rien au monde n’aurait vendu son âne. Souvent on les voyait cheminer dans la campagne, l’un tirant l’autre. Ces allées et venues intriguaient : où pouvaient-ils aller ? On ne connaissait à Ruelle que de maigres lopins de terre et une pauvre bicoque de deux pièces surmontée d’une grange.

Et bien voici, c’était sur le chapeau de Napoléon, que les deux personnages accomplissaient une besogne mystérieuse. L’homme semblait être en proie à un tourment intérieur, il élevait les bras au ciel, les rabattait comme s’il ne pouvait surmonter un grand accablement, il s’arrêtait, réfléchissait. Un jour, il se pencha tout au bord de la falaise, prêt à tomber dans le vide et d’un coup se retourna vers son âne comme quelqu’un qui vient de prendre une décision capitale. Il fouilla dans le sac sans lequel il ne se mettait jamais en campagne, il y prit une serpette, un sac bien plié et une solide corde à lier les trousses de foin. En un tour de main il se l’entoura autour des reins et attacha l’autre extrémité à son âne. « Hue, hue, » les voilà au bord de la falaise ; il recommanda à son bourriquot patience et prudence et se laissa glisser dans le vide au bout de sa corde. Il descendit en se retenant aux pousses d’herbes qui garnissent les fentes de la roche, jusqu’à ce qu’il vit apparaître un magnifique nid d’aiglons, repéré depuis quelque temps et qu’il comptait bien dénicher. Arrivé pratiquement en fin de course, son imbécile de bourriquet, fut prit d’une curiosité folle, voulait assister au spectacle et plongeai la tête dans le vide. Ruelle au bout de sa corde ne pouvait rien faire, une rage concentrée lui gonfla les tempes, lui teinta les joues et de grommeler :  » Ah ! Pourquoi veux-tu voir les aiglons ? »

Petit à petit, encore un pan de corde et Ruelle touchait au but, il allait pouvoir prendre les aiglons, il allait vider le nid. Mais non, car l’âne avait lui aussi aperçu les oisillons et voulant montrer sa joie, il lançât une ruade… la terre se déroba alors, l’animal et son maître disparurent dans un tourbillon de poussière. Comment s’en tirèrent-ils ? Nous ne le saurons jamais.

Après cette aventure, survint une disette terrible. Ruelle maigrissait à vue d’œil, son âne en faisait autant, alors le maître prit une grave décision et résolut de faire une expérience… il en était coutumier. Il fallait tout bonnement entraîner l’âne à ne plus manger ; une fois l’habitude prise, l’animal vivrait alors de l’air du temps.

Donc le matin suivant, l’âne ne trouva plus dans son râtelier sa ration de foin, il se mit à braire, tira sur sa longe, rua de ci, rua de là. Rien n’y fit, Ruelle demeura intraitable. La même scène se renouvela le deuxième jour, le troisième il rongea le bois des mangeoires, le quatrième il ne lui restait rien à se mettre sous la dent, alors il s’étendit sur la terre battue, passa encore trois jours d’incompréhension, de rage et d’épuisement, le huitième jour il respirait à peine, ne pouvait presque plus ouvrir l’œil pour regarder son maître qui lui prodiguait des paroles d’espoir : « attends encore un moment, tu t’y feras ». Le neuvième jour l’âne mourût. Ruelle se désespéra et murmura : « Quel dommage ! Encore un jour et il était habitué. » Il ne voulut jamais en démordre.
Emile ESCALLIER


Laisser un commentaire

Vous devez être enregistré pour écrire un commentaire.
Accueil © 2018 La Bâtie-Neuve · Fièrement propulsé par WordPress