Tira Biassa et les Cheminants

Nos anciens auraient pu vous parler de « TIRA BIASSA » (1), on lui donnait comme lieu d’origine ce gentil hameau bastidon, mais y était-il vraiment né ? Nul n’a jamais cherché à le savoir. De fait, il l’avait adopté peut-être à cause de l’urbanité de ses habitants, peut-être à cause de cette communauté de vie qui rapproche les humbles.
Bien sûr, il n’était pas né sans état civil, mais tout le monde l’appelait TIRA BIASSA et cela lui allait si bien qu’il en avait oublié son véritable nom.

Les routes du pays, il les connaissait toutes. Celles qui vont de ville à ville, larges, orgueilleuses, solidement empierrées, avec un ourlet d’herbe sur les bas-côtés, un caniveau pour recueillir les eaux d’orages, et les ivrognes éméchés les soirs de fêtes. Il connaissait les chemins creux de nos campagnes qui se faufilent entre deux haies de solides peupliers, de bouleaux, de chênes, d’érables ou de noisetiers. Les oiseaux viennent, en leur saison, se régaler de prunelles, de petites pommes rouges, fruits de l’aubépin. Ils vous offrent une chanson avant de s’envoler à tire d’ailes à votre approche. TIRA BIASSA les écoutait un moment, puis d’un coup d’épaule, il remontait le hissac et poursuivait sa route, accompagné par le murmure du ruisseau dans ses mousses, caressé par les longs épis de la folle avoine.

Son emploi du temps obéissait à des règles logiques. Il était réglé par le cycle des saisons. Faisait-il froid ? Il recherchait le soleil et descendait dans le Midi. L’été le brulait-il ? Il remontait vers le pays des neiges. Allait-il jusqu’au bord de la Méditerranée ? Je n’en jurerais point. Je le soupçonne de s’être arrêté, plus d’une fois, à Sisteron, clé de la Provence et d’y avoir demandé un gîte à quelque accorte CARAQUE. Aux beaux jours, comme une hirondelle, ayant remonté le cours des rivières, on le voyait réapparaître, quémandant ici, bricolant de là, toujours bien accueilli et content de son sort.

Ainsi faisait TIRA BIASSA.
Cela dura pendant de nombreuses années. Il vint un moment, hélas, où tout finit. On a beau dire : le vent, la pluie, la neige, le grand soleil vous marquent un homme.

Dès que TIRA BIASSA ressentit les premières atteintes de l’âge, il comprit qu’il devait changer sa façon de vivre. Il décida de se fixer en Arles, reprit la route d’un cœur léger, muni d’une solide philosophie et d’une pièce de 40 sous dont rien ne l’aurait fait se séparer car il la considérait comme un viatique. Tallard le vit passer, il salua de loin Curbans, ce village corse égaré dans les Alpes, traversa la Saulce et son riche verger, Ventavon et le Poët, flâna dans les andrones de Sisteron, musarda à Château-Arnoux, se fit offrir du miel à Peyruis, franchit la Brillane et alla se mettre au frais à Manosque dans Notre-Dame de Romiguier. Puis reposé, repartit vers Sainte-Tulle, Corbières, Mirabeau, Pertuis et Cadenet où il dégusta pastèque et melon. Il décida de revoir Avignon, coucha sous son pont célèbre et satisfait de cet itinéraire, n’eut plus qu’à suivre le cours du Rhône jusqu’à ce qu’il découvrit Arles resplendissante de lumière. Bien que fatigué, il voulut tout de suite en connaître l’essentiel. Il s’en alla tendre la main aux abords du théâtre Antique, et s’en fit chasser, il ne trouva pas un coin sur le Boulevard des Lices, ni sous le porche de St-Trophime… il ne pouvait tout de même émigrer aux Alyscamps ; alors il erra le long des Arènes, fut pris en chasse par plusieurs de ses congénères et ne dût son salut qu’à une fuite échevelée, qui lui fit franchir le Rhône sur le pont de Trinquetaille.
Il comprit alors. Il avait cru, en brave gueux du haut pays, que le monde appartenait encore aux poètes, aux amoureux de la liberté. Il avait péché par excès de candeur.
Ainsi, puisqu’il n’y avait rien à espérer du pays du soleil, il cracha dans le Rhône et repris la route du pays bastidon.
Je ne sais s’il arriva au bout de sa course.

Emile ESCALLIER (1964)
(1)TIRA BIASSA : traine-sac, traine-besace


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